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Créer une bande dessinée en solo: interview avec Thierry Labrosse

Comme pour un bon nombre d’entre vous, la bande dessinée a été mon premier amour.
Pour ma part, les comics américains ont été le point de départ de ma passion du dessin.
J’ai toujours été friand de belles cases et de bonnes histoires longues.

Ce n’est que plus tard que mon goût pour la bande dessinée franco-belge a fait surface. Le format était différent, le rythme de l’action également.
Bizarrement, en tant que dessinateur, je n’ai été attiré par ce format que sur le tard, alors que je l’ai toujours eu sous les yeux en tant que lecteur.
Cependant je trouvais les comics américains bien plus dynamiques pour la plupart, et un peu plus réalistes et colorés que ce qui se faisait en manga.
Pour la création de mes premières bandes dessinées, ce qui me freinait bien souvent était le côté scénaristique.
J’avais quelques bonnes idées, mais je ne parvenais pas à créer une histoire consistante.
Je n’ai compris que très tard, naïf que j’étais, que l’écriture de scénario était un métier , et que cela se préparait bien à l’avance.

Bien que l’improvisation en bande dessinée soit extrêmement réjouissante et stimulante, les plus grandes oeuvres ont toujours été pensées et développées en amont.
J’ai donc réalisé tardivement que créer une bande dessinée en solo était un sacré accomplissement en tant qu’auteur.
Si vous fouillez un peu parmi les albums publiés par les grandes maisons d’édition, vous constaterez que rares sont les personnes qui gèrent leur album de A à Z, et qui ont assez d’expérience pour que de grands éditeurs de bandes dessinées leur fassent confiance.
La plupart des albums grand public sont réalisés en duo voire trio.
Mais créer un album, voire une série, en solo est très courageux, car il faut assumer le rôle du scénariste, du dessinateur et du coloriste. Pas une mince affaire donc…

À l’occasion de la Comic Con de Montréal, j’ai pu rencontrer Thierry Labrosse, l’un de ces rares auteurs autonomes, à la fois talentueux, expérimenté et proactif.
Dès que j’ai vu ses dessins (et notamment ses dessins de pinups), j’ai su immédiatement que j’allais me procurer tous ses albums récents comme son projet AB IRATO dont le 3e et dernier tome vient tout juste de sortir.

Couverture du tome 3 de AB IRATO

Couverture du tome 3 de la trilogie AB IRATO © Thierry Labrosse

J’ai pu également remarquer à quel point Thierry maîtrisait certains médiums, notamment la peinture à l’huile. J’ai pu avoir quelques aperçus en visitant son atelier personnel et celui de Régis Loisel (où il travaillait encore à l’époque où je l’ai rencontré).
Lorsque je lui ai demandé en combien de temps il avait peint certaines de ces toiles, il m’a répondu très humblement quelque chose comme: « celle-ci en 30 minutes et celle-ci en une heure. Comme c’est du modèle vivant, il faut travailler vite. Et la grande là, trois heures ».
Gloups…  je suis resté sur le c**, et malgré mes 193cm, je me suis senti tout petit d’un coup…

Thierry Labrosse, auteur de bandes dessinées

Thierry Labrosse, auteur de bandes dessinées

J’ai eu également le plaisir de rencontrer sa conjointe Stéphanie Leduc, tout aussi talentueuse, avec notamment des projets comme Titi Krapouti ou Dryade (le premier recueil de sa série « les envoûteurs ») dans son palmarès.
Autant dire que je suis très chanceux et fier de compter ces deux tourtereaux parmi mes amis.

stephanie-leduc-auteure-bd

Stéphanie Leduc, auteure de bandes dessinées

 

Salut Thierry, je sais que tu as été très occupé ces derniers temps, car tu finissais le tome 3 de AB IRATO.
Je voulais te remercier du fond du coeur d’avoir pris le temps de répondre à mes questions. Je suis certain que tes réponses pourront servir à tous les apprentis bédékas francophones qui nous lisent!
Peux-tu brièvement présenter ton parcours?

Je suis né à Montréal au Canada où j’habite depuis toujours. J’ai eu la chance de savoir tôt que je voulais faire de la bande dessinée dans la vie.
Gamin, je dévorais toutes les BD qui me tombaient sous la main et en particulier, celles au dessin réaliste.

J’ai fait des études générales jusqu’à la fin du secondaire (terminale), après je n’ai eu nul autre choix que d’apprendre ce métier par moi-même, heureusement, je suis autodidacte.
C’est à la fin des années 80 que j’ai réellement commencé à gagner ma vie avec le dessin.
J’ai eu la chance de travailler de manière indépendante au sein d’un studio qui m’alimentait en storyboard pour les campagnes des grandes agences de publicité de Montréal.

 

Quelles sont les raisons/envies qui t’ont amené à faire de la bande dessinée?

Malgré le succès que j’avais avec mon travail en publicité, je rêvais de faire de la BD. À l’époque, il n’y avait pas d’internet et l’ordinateur commençait à peine à apparaître au sein des agences.
Approcher un éditeur était beaucoup plus complexe qu’aujourd’hui. Bien que je n’aie pas été le premier à entreprendre une telle démarche au Québec, j’ai été le premier à réellement prendre une place d’auteur au sein de la production de BD francophone en Europe.

En 1992, c’est alors que j’essayais de vendre une série aux éditeurs, que Soleil s’est montré intéressé par mon dessin.
Aussitôt, on m’a mis en contact avec Arleston (peu connu alors) pour faire un premier album (Bug Hunters) qui n’aura pas le succès escompté.
Plus tard, nous récidivions avec la série Moréa et là, le public était au rendez-vous.

illustration-labrosse

pinup stylisée © Thierry Labrosse

 


Il n’est pas donné à tous les auteurs la possibilité de travailler sur un projet solo avec toute la confiance d’un éditeur de renom.
Comment en es-tu arrivé à travailler seul sur un projet éditorial?

Ça m’épate, je trouve cela très intimidant.
Y a-t-il eu un moment précis où tu t’es senti assez capable pour te lancer tout seul, ou cela est-il venu progressivement?

Bonne question. Après avoir terminé mon cinquième et dernier tome de la série Moréa, j’ai eu besoin de changement. J’étais alors devant la situation suivante: soit j’apprends à écrire, soit je cherche un nouveau scénariste avec qui travailler.
Le problème quand on travaille avec un scénariste, aussi bon soit-il, c’est que l’histoire ne sera jamais la vôtre ni celle que vous auriez aimé faire.
C’est normal, ça demeure la vision de quelqu’un d’autre.

À l’époque, je prenais déjà des notes pour d’éventuelles histoires que j’avais envie de raconter.
Ma compagne qui étudiait en BD, écrivait ses scénarios sans complexe aucun.
Dans ses nombreuses lectures universitaires se trouvait l’ouvrage de scénarisation pour le cinéma, « Screenplay » de Syd Field.
La lecture de ce livre a eu un effet révélateur pour moi, ça m’a permis de structurer mes idées et de commencer à écrire un scénario sans être intimidé par ce que je croyais être jusqu’alors, le mysticisme de l’écriture.
Donc pour revenir à la question, il y a eu une progression dans l’apprivoisement de cette démarche.
Plus tard, à partir des notes prises au cours des années, j’ai pu m’asseoir enfin et commencer le chantier de Ab Irato. Une fois l’histoire en main, je l’ai fait lire à des amis, afin de voir si elle tenait la route.
Ensuite, j’ai dessiné les premières pages de l’album, je les ai présentées à plusieurs éditeurs et  Vents d’Ouest  s’est montré intéressé par le projet.

pinup © Thierry Labrosse

pinup semi-réaliste © Thierry Labrosse

 


Je sais que la plupart des projets de bande dessinée qui aboutissent sont bien souvent le résultat d’un échange intense entre le scénariste et le dessinateur.
Vu que tu es à la fois scénariste et dessinateur, comment fais-tu pour rester inspiré?

Échanges-tu avec d’autres personnes pour nourrir ta motivation et te redonner de l’élan?
As-tu des amis ou proches qui te soutiennent dans ton aventure?

Dans mon expérience, il n’y a pas eu d’échanges intenses entre Arleston et moi pour la série Moréa, principalement à cause de la distance qui nous séparait, lui étant en France et moi au Canada.
Au départ, nous nous sommes mis d’accord sur le contenu de la série et de son côté il a écrit le scénario à partir des éléments choisis ensemble.
Chacun assurant sa tâche, les albums prirent forme de cette manière.

Quand j’écris pour moi, c’est pareil. À partir des notes prises, j’écris l’histoire et c’est dans ce processus, qui nécessite deux bons mois de boulot, que le récit prend forme de manière souvent inattendue, car la démarche est tout sauf une ligne droite.
Il faut donc s’acharner à la tâche, se faire confiance et l’ensemble finit par prendre forme. Je suis toujours étonné de voir que ce qui semble être une impasse au niveau du récit, finit par déboucher sur des solutions dont le jour même je n’avais aucune idée. Le récit se révèle et suit sa propre logique.
Au départ, je connaissais quelques-unes des scènes et la fin de mon histoire, mais tout le reste s’ est emboîté de façon inattendue. On revient encore à la notion de mysticisme par moment.

D’ailleurs, je ne dessine rien sans avoir terminé mon scénario. Je préfère de loin écrire des scènes qui ne serviront à rien que dessiner des cases qui ne serviront pas.
Et pour rester inspiré dans l’écriture, je me répète qu’ il faut d’abord finir le scénario avant de pouvoir dessiner quoi que ce soit.
C’est la meilleure motivation pour moi, car mon réel plaisir sera dans la création des planches dessinées. Cela dit, je suis bien entouré, mes proches me servent de comité de lecture et me donnent souvent de précieux conseils.
Comme je suis arrivé tard en carrière à l’écriture, je ne pouvais pas me permettre d’avoir un scénario passable aux yeux de tous, il devait être soit bon, soit sacrément bon.

"Dead Charlie", projet personnel

« Dead Charlie« , projet personnel

 

Quelles ont été tes plus grandes inspirations?
Peux-tu citer quelques exemples d’auteurs et de dessinateurs qui t’ont marqué?
Quels sont les artistes qui t’inspirent encore aujourd’hui?

Il y en a pas mal. Comme dit plus haut, j’ai une préférence pour les dessinateurs réalistes et en particulier, ceux qui dessinent de jolies filles.
Voici en vrac quelques noms de virtuoses qui m’ont influencé au fil du temps, Russ Manning, Sy Barry, Hermann, Serpieri, Manara, Moebius, Jim Holdaway et Dave Stevens.
Je suis pour ma part tout autant influencé par de grands illustrateurs tels que Gil Elvgren, Robert E. McGinnis, Dean Cornwell et Alphonse Mucha.
Également des peintres comme Gustav Klimt et John Waterhouse.
Aujourd’hui, je suis avec intérêt le travail de Kent Williams, Boichi, Ashley Wood et bien d’autres. Dans la plupart des cas, ce sont des maîtres dans l’interprétation de la beauté féminine.
Je passe pas mal de temps à découvrir de nouveaux talents sur le web, on a la chance d’avoir accès à un nombre incroyable d’images via ce nouveau vecteur.

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Modèle vivant à l’huile – 20*30cm © Thierry Labrosse

 

Comment t’es venu le scénario de AB IRATO?
Dans quel état d’esprit te parviennent tes idées?
Est-ce un travail de longue durée, ou écris-tu un maximum dans la foulée?
As-tu toute la trame de l’histoire de la série en tête avant de te lancer dans le premier tome?

Au départ, je notais des idées pour deux récits bien distincts, celui d’un jeune homme qui débarque dans la grande ville et celui d’une femme traquée par l’état.
J’étais loin de me douter à l’époque, que ces deux directions fusionneraient pour devenir la trame centrale de Ab Irato.
Les idées me viennent sous forme de scènes, sans que je connaisse exactement la place qu’elles prendront dans l’histoire.

Tout ce que je sais, c’est qu’elles sont spectaculaires et que j’ai envie de les dessiner. Celles-là sont les premières que j’écris. J’utilise également une méthode empruntée à Syd Field qui consiste à écrire sur de petits cartons le titre de chacune des scènes pour les placer dans une « timeline » (ligne temporelle) amovible et interchangeable pour former une succession chronologique.

Avec cette méthode, le récit se structure de lui-même et apparaissent alors les scènes de transition manquantes avec lesquelles on devra broder. La clé est de connaître la fin de l’histoire pour que chaque scène ait son utilité.

Peinture à l'huile - 20*30cm

Modèle vivant à l’huile – 20*30cm  © Thierry Labrosse


Je sais que la plupart des amateurs qui veulent se lancer ont une fâcheuse tendance à construire l’histoire à partir d’un héros prédéfini et ne laissent aucune marge de manoeuvre  au développement de l’histoire.
Comment t’y prends-tu pour commencer à rédiger une histoire?
Démarres-tu en te basant sur un univers ou sur un contexte historique particulier, avant d’insuffler leur personnalité aux protagonistes?

Les personnages devraient se révéler d’eux-mêmes quand on les laisse jouer leur rôle. Je n’ai rien contre les histoires aux personnages stéréotypés, mais dans Ab Irato mon ambition était d’avoir des protagonistes aussi crédibles que possible.
Plus mon histoire avançait, plus les personnages se définissaient. Dans l’écriture, il m’arrive de penser à des personnes que je connais pour me guider dans le jeu d’acteur.
Au départ, je ne savais pas si je pouvais vraiment écrire, mais j’étais sûr de ceci: je sais quand je décroche d’une histoire, donc mon enjeu principal était d’écrire un récit dans lequel je ne décrocherai pas.

Aussi, je suis parti du principe que l’univers ne tourne pas autour d’un seul personnage, mais que le cours des choses est la somme de ce que chaque participant actif y apporte, comme dans la vie.
Je me suis retrouvé avec quatre, cinq, six protagonistes ayant chacun leur motivation, et ayant tous un rôle à jouer pour faire avancer l’histoire. Je ne sais pas comment j’y suis arrivé, mais j’ai réussi à raconter tout ça sans perdre le lecteur.

D’ailleurs, la crise sociale et le soulèvement rebelle imaginé dans Ab Irato, s’est vu plus tard, rattrapé par la réalité avec le printemps arabe et la crise étudiante au Québec en 2012. Avec le recul, ça m’a donné confiance en ma capacité d’écrire.

 

Dans AB IRATO, j’ai remarqué que tu étais ultra efficace dans ton découpage et dans le rythme que tu donnais à l’action.
Par ailleurs, je ressens une forte inspiration cinématographique dans tes compositions et tes enchainements de cases.
Comment penses-tu à tes plans avant de dessiner ton storyboard?

Dans ma carrière, j’ai fait pas mal de storyboard pour des agences de pub et les productions télé et cinéma. C’est une seconde nature pour moi.
Au moment de l’écriture, j’ai déjà réfléchi à quand commence et se termine une scène, à l’efficacité de la continuité du dialogue et au visuel à représenter.
La première chose que je fais est d’écrire la liste des cases à dessiner et commence alors le découpage de la page sous forme de petits dessins pas plus gros qu’une boîte d’allumettes, les « thumbnails » (*note de Pit: le thumbnail est une vignette).

C’est vraiment pendant cette étape que presque tout se décide visuellement en tenant compte du dynamisme de la mise en page.
Je prends le temps qu’il faut et recommence jusqu’à ce que j’aie trouvé. Techniquement, au premier coup d’oeil, on devrait comprendre ce qui se passe, même à cette taille.
Donc, pas mal de réflexions sont déjà investies avant même de commencer la page dessinée.
Il n’y a rien de pire que de suer sur une case inefficace pour se rendre compte qu’il va falloir la recommencer. Les thumbnails sont mes storyboards et constituent mon plan d’action.

pinup boxeuse © Thierry Labrosse

pinup boxeuse © Thierry Labrosse

 

Cela fait maintenant 10 ans que je collectionne les images qui m’inspirent. Ma bibliothèque compte des milliers d’illustrations et de captures d’écran qui m’ont marqué graphiquement. Fais-tu pareil de ton côté?
Je sais que tu es capable de tout dessiner d’imagination sans aucun problème (je l’ai vu de mes propres yeux), mais de temps à autre, t’inspires-tu de références photos pour marquer les plans forts de ton récit?

J’utilise tous les trucs possibles du métier pour arriver au résultat souhaité. Je dessine presque tout sans référence, mais pour certaines choses, je n’hésite pas à prendre des photos, comme par exemple, pour le gros plan d’une main ou d’une bagnole.
J’ai employé SketchUp (logiciel 3D gratuit) pour les Mechas du premier tome et le transporteur de troupe du tome 3. Pour les perspectives complexes, je trace des grilles à 2 ou 3 points de fuites au verso des planches pour y avoir accès à tout moment à l’aide d’une table lumineuse.

Je suis également collectionneur d’images. J’ai amassé pas mal de photos découpées dans les magazines et depuis 2001, des images numériques de toutes sortes, classées par catégories pour mieux me retrouver.
Avant, les illustrateurs amassaient des filières de photos découpées ici et là sur une multitude de sujets et maintenant, nous avons le moteur de recherche Google pour trouver n’importe quoi en quelques clics.

huile sur Masonite- 106 x 184 cm

Huile sur Masonite- 106 x 184 cm © Thierry Labrosse

 

J’ai bien observé ton flux de production et j’ai pu remarquer que tu finalisais une planche en la mettant au propre au crayon (sans passer par l’encre de Chine) et en laissant quelques hachures pour t’aider à anticiper les ombres et les contrastes avant de coloriser ta planche. Est-ce pour des raisons de productivité que tu fonctionnes comme cela?
Car j’imagine qu’un album doit te prendre au minimum 6 mois, voire un an, et que chaque étape compte… N’hésite pas à nous en dire plus sur les trucs et astuces que tu as développés au fil des années pour gagner en productivité à toutes les étapes de la création.

La décision de ne pas encrer est venue du fait que mes crayonnés sont plus vivants. Aussi j’ai pensé que la facture visuelle du produit se démarquerait peut-être de la masse de production actuelle.
J’estime qu’à partir du tome 2 la technique arrive à pleine maturité et se démarque par la même occasion. Il y a certes une économie de temps à ne pas encrer, mais une plus grande attention est nécessaire pour créer les profondeurs avec la couleur.
Le temps économisé est en quelque sorte réinvesti ailleurs. Cette approche est plus proche de l’illustration où le trait de contour est moins mis en avant, contrairement à la BD traditionnelle.

Planche de Dead Charlie © Thierry Labrosse (il est pour qui l'original? il est pour tonton Pit! :D )

Planche de Dead Charlie © Thierry Labrosse
(il est pour qui l’original? il est pour tonton Pit! 😀 )

 

Au moment de la colorisation, tu m’avais dit que ta compagne te préparait à l’avance tous tes aplats de sélection (détourage de personnages et du décor en vue de la mise en couleur), afin d’accélérer le processus. À partir de là, comment trouves-tu tes ambiances colorées?
Y vas-tu au feeling, ou as-tu déjà à ce stade une bonne idée des ambiances que tu vas apporter?

L’idéal est d’avoir quelqu’un pour faire ses aplats. Stéphanie m’a assisté au départ et j’ai poursuivi seul pour la seconde moitié du bouquin.
En une heure trente, j’arrive à tout détourer sur une planche. Je détermine les palettes pour chaque scène pour qu’au premier coup d’oeil, le lecteur sache où il se trouve. Je me sers de documentation photo pour mieux maîtriser les ambiances couleurs.

Chaque scène est d’abord modelée en gris pour mieux contrôler l’éclairage et les profondeurs du plateau, ensuite j’intègre les harmonies couleurs des palettes par-dessus: une technique simple qui permet de tout contrôler avec précision.

Voici les différentes étapes de la réalisation d’une planche. C’est la page 3 du Tome 3 de la trilogie AB IRATO.

Sur une feuille A4 je travail mes planches à partir de mon scénario. À droite, sous forme de colonne, une brève description de chacune des pages et à gauche le premier jet de celle-ci, avec les reprises de case ici et là. Au départ, la page choisi pour cet exemple se nommait la 2, plus tard elle deviendra la 3, car il devint évident qu'une nouvelle scène de départ devait s'ajouter à l'album.

Sur une feuille A4 je travaille mes planches à partir de mon scénario. À droite, sous forme de colonne, une brève description de chacune des pages, et à gauche le premier jet de celle-ci, avec les reprises de case ici et là. Au départ, la page choisie pour cet exemple se nommait la 2, plus tard elle deviendra la 3, car il devenait évident qu’une nouvelle scène de départ devait s’ajouter à l’album.

À partir du "thumbnail", j'ai dessiné une version jetée de la page, dans ce cas-ci au format d'une carte postale, où tout est en place pour la mise au propre. Ensuite, j'agrandis l'ensemble à la taille A3, qui est le format final de la planche. Il m'arrive souvent d'entreprendre cette étape directement à la taille A3. J'ai besoin de varier mes méthodes pour éviter l'ennuis, c'est dans ma personnalité.

À partir du « thumbnail », j’ai dessiné une version jetée de la page, dans ce cas-ci au format d’une carte postale, où tout est en place pour la mise au propre. Ensuite, j’agrandis l’ensemble à la taille A3, qui est le format final de la planche. Il m’arrive souvent d’entreprendre cette étape directement à la taille A3. J’ai besoin de varier mes méthodes pour éviter l’ennui, c’est dans ma personnalité.

Sur une table lumineuse, je reprends le dessin au propre sur une nouvelle feuille A3. À cette étape, il m'arrive de travailler certain personnages à part sur une autre feuille et de les tracer séparément, même chose pour les décors. Également au verso de l'original, je trace les perspectives avec soin, me permettant ainsi de dessiner les décors avec assurance.

Sur une table lumineuse, je reprends le dessin au propre sur une nouvelle feuille A3. À ce stade, il m’arrive de travailler certains personnages à part sur une autre feuille et de les tracer séparément, même chose pour les décors. Également au verso de l’original, je trace les perspectives avec soin, me permettant ainsi de dessiner les décors avec assurance.

Je passe ensuite à la numérisation de la planche avec la mise en place des bulles et du texte. Cette étape sert principalement à faire un copie de la page pour envoyer à l'éditeur et toucher l'avance de droit.

Je passe ensuite à la numérisation de la planche avec la mise en place des bulles et du texte. Cette étape sert principalement à faire une copie de la page pour envoyer à l’éditeur et toucher l’avance de droit d’auteur (= être rémunéré par l’éditeur).

Dans Photoshop, je détoure ou fais détourer les formes et peint les cases en gris. Cette méthode est très simple à manier pour éclairer les scènes et détacher les plans, car il est très important de rendre chaque case d'une lisibilité limpide.

Dans Photoshop, je détoure ou fais détourer les formes et peins les cases en gris. Cette méthode est très simple à manier pour éclairer les scènes et détacher les plans, car il est très important de rendre chaque case bien lisible.

Voici l'étape de la mise en couleur. À l'aide de plusieurs calques en différents modes qui favorisent la transparence, je viens teinter le travail des gris. J'ajoute à la fin, la lumière de manière plus opaque.

Voici l’étape de la mise en couleur. À l’aide de plusieurs calques en différents modes qui favorisent la transparence, je viens teinter le travail des gris. J’ajoute à la fin, la lumière de manière plus opaque.

Puis, on ajoute les bulles et le tour est joué !

Puis, on ajoute les bulles et le tour est joué !


Penses-tu qu’il est important de ne pas travailler à la maison et de ne pas s’isoler?
J’ai vu aussi que tu travaillais en écoutant de la musique à l’aide d’écouteurs : est-ce pour toi un bon moyen de te concentrer et de t’isoler, puis d’échanger avec les autres créatifs quand tu veux faire une pause dans ton travail?

À différents moments de ma vie, j’ai travaillé seul chez moi et en atelier au sein d’un groupe. En fait, j’ai besoin des deux. J’ai un atelier à l’extérieur et un autre à la maison.
Au jour le jour, je peux décider d’où je vais travailler, selon mon humeur.
Sur le plan professionnel, s’isoler n’est pas un problème, mais sur le plan personnel ça peut le devenir. Il y a toujours un équilibre à trouver entre le travail, l’amitié, l’amour et la passion. Le bonheur vient souvent quand tous ces facteurs sont comblés.

Un artiste heureux est plus positif et plus productif.

J’écoute toujours de la musique en travaillant, pour créer un climat, une transe, dans laquelle je retrouve une concentration maximale et quand je suis dans cette zone, je dessine de manière très efficace. Même chose pour l’écriture, sauf que je n’écoute pas les mêmes pièces musicales qu’en dessinant.
Cela dit j’ai été 9 ans en atelier avec Régis et plus récemment je partage l’atelier de Steambot, un studio de jeunes illustrateurs au grand talent.

 

Conseillerais-tu des séances de modèle vivant à un apprenti bédéka?

Tout est bon pour améliorer son dessin. Je continue d’apprendre tous les jours et espère le faire toute ma vie.
En début de carrière j’ai beaucoup exploré les techniques d’illustrations et de peinture à travers des lectures de bouquins spécialisés. Aujourd’hui sur YouTube, il y a une kyrielle de tutoriels denses et complexes avec lesquels on peut progresser rapidement.
Dans mon cas, c’est plus tard dans ma carrière que j’ai été à l’aise avec les modèles vivants, une fois que j’avais la maîtrise des outils. C’est à chacun de voir.

Modèle vivant à l’huile © Thierry Labrosse

 

Si tu pouvais revenir dans le temps et parler au jeune dessinateur que tu étais à tes débuts, que lui dirais-tu?

« Tiens bon mon gars, le meilleur est à venir !!! » C’est ce que je me répétais et j’ai eu raison.
Je pense réellement avoir fait ce que je devais faire et aujourd’hui je suis fier de la maîtrise acquise.

Ce que je dirais à un jeune qui commence est de travailler fort, d’être curieux et de chercher à apprendre le plus de choses possibles.
Tout ceci va de soi, si on aime vraiment ce métier.

Aussi, ne pas se décourager, s’entourer de gens qui nous acceptent tels que nous sommes (la vie est suffisamment complexe comme ça) et qui ont un regard positif sur la vie.
Également, avec le recul, je me rends compte qu’être bon dans son art n’est pas suffisant. Il est préférable de développer également son côté entrepreneur, d’apprendre à compter et à gérer ses affaires soi-même.
Je me suis intéressé à ces activités récemment et demeure convaincu que c’est un atout indispensable pour réussir sa vie financière.
Je pense que l’avenir est à l’auteur-entrepreneur. Les réseaux sociaux auront un rôle à jouer dans la carrière des artistes de demain, les comprendre et savoir s’en servir sera un atout majeur.

 

As-tu un site ou autre ou on peut voir tes oeuvres?

Oui, mon site thierrylabrosse.com qui a un grand besoin de rafraîchissement et
lacontrebande.com qui est un blog collectif, où je poste tous les vendredis.
Et voici ma boutique Etsy où vous pourrez trouver mes recueils personnels comme Dead Charlie.

 

Un grand merci à toi encore une fois pour avoir pris le temps de cette interview!

Merci de tout l’intérêt que tes lecteurs et toi-même portez à mon travail.

 

Bonus

À l’occasion de son exposition récente, j’ai réussi à convaincre Thierry pour qu’il puisse donner une démonstration de peinture à l’huile improvisée en pleine rue passante en plein Montréal (ce qu’il n’a jamais fait de sa vie!). On s’est arrêté rapidement, car les conditions étaient loin d’être idéale (vent fort et froid, nuages, luminosité variable, beaucoup de monde qui passait), mais voilà un montage de ce qui a été fait pour cette occasion.
C’est ce qu’on appelle sortir de sa zone de confort, merci Thierry!

Une autre démo de Thierry en train de dédicacer mon album de Dead Charlie.
La chance que j’ai…je ne vous dis même pas…
Merci Thierry pour ton temps! je suis certain que les lecteurs apprécieront!

 

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21 commentaires pour “Créer une bande dessinée en solo: interview avec Thierry Labrosse”

  1. Xavier dit :

    Salut Pit, génial cette article, piles se dont j avais besoin, avant de vouloirs faire une bd vaut mieux savoir dessiner, se que tu veux faire, que se soit réaliste comique ou burlesque, bosser, bosser, bosser…. La en se moment je doit retrouver du job, (sa commence a devenir urgent) pense tu qu avec mon niveau(que tu connais) je peux décrocher quelque chose dans le domaine du dessin ?

    Merci pour se partage

    • Photo du profil de Pit Pit dit :

      décrocher un contrat tu veux dire?
      ça me parait un peu précoce. Il faut travailler encore et surtout savoir où tu vas, car comme tu as pu le voir dans le dernier article, le dessin est un vaste domaine.

  2. Vincent (sloknar) dit :

    Encore une fois, une publication de qualité qui me fait fort envie je dois l’avouer.

    J’aimerai aussi me lancer dans l’aventure de créer une bande dessiné, mais plus dans un autre style d’univers, qui serait en faite les insectes avec ambiance Médiéval/Fantastique.

    Cependant, j’ai beau fouiller le net, je ne trouver pas le moindre article permettant de trouver des fiches « technique/astuces » pour apprendre à les représenter sans faire trop de faute au niveau de la morphologie.

    Aurais tu des conseils ou autres pour que je puisse mieux m’orienter et trouver quelques choses d’intéressant? merci d’avance

    • Photo du profil de Pit Pit dit :

      « insectes avec ambiance Médiéval/Fantastique. »

      wow, euh…. j’avoue que tu me poses une colle là, haha. 😀
      tu voudrais apprendre à dessiner les insectes c’est ça?

      • Vincent (sloknar) dit :

        Oui Tout à fais et une fois que je saurais les dessiner, je compte leur donner vie, un langage, une intelligence basé sur leur mode de vie.

        Leur faire vivre des aventures à la grande mode des fabuleux Dungeons & Dragons voir avec un côté légèrement steam punk.

        Bien entendu, je ne compte pas leur appliquer, posture humaine, mais bien adaptée à leur propre corps.

        Certains diraient que c’est du lourd, du très très lourd en terme de projet. Mais qui dit que tout dois aller vite. Je compte réaliser ce projet. Et cela, même si cela dois me prendre des années.

        • Photo du profil de Pit Pit dit :

          Peut être que tu connais déjà le travail de Jean-Henri Fabre.
          C’est une amie qui le recommande 😉

          J’imagine que cela peut t’inspirer.

  3. virginie dit :

    Bonjour Pit. Super article. Je me rends compte qu’il faut travailler énormément avant d’arriver à faire sa bd en solo. Ce qui pêche pour moi, c’est le scénario et ce mal que j’ai à faire des personnages humains corrects. Je me sens mieux dans les décors en ce moment. Quand je pense que je n’y arrivait pas il y a quelques mois. J’ai appris certaines astuces au cours de peinture que je ne connaissais pas pour peindre des arbres ou une mer démontée. Pour ma part. Je pense que j’ai encore des choses à apprendre avant de me lancer dans une BD en solo.

    • Photo du profil de Pit Pit dit :

      oui faire de la BD en solo ce n’est pas rien, et puis il faut un certain goût pour écrire les histoires.
      Après, demander une collaboration avec un scénariste peut être un bon début 😉

  4. Bastoche dit :

    Vraiment excellent cet article. Merci Pit, merci Thierry et très bonne continuation.

  5. Angelique dit :

    Bonjour Pit,

    Merci pour ton article, c’est aussi ce qu’il me fallait, au bon moment!!…. ton article ma encore plus motivé, ça ma donné de l’espoir, et j’y voie plus clair…. Et pour moi c’est pareil, je dois trouvé du travail grrr……… ça va devenir urgent aussi….. Dommage de ne pas être plus avancé dans le dessin, j’aurais aimé créer un parallèle avec ma passion, mais bon c’est comme ça….

    Merci encore Pit pour tous ce que tu fait pour nous, c’est trop chouette…..

    « Que la lumière continue a briller en ton coeur ,pour éclairer les coeurs perdue….. »

    Namastè

  6. Asur-Misoa dit :

    Merci à vous deux pour ce partage tellement intéressant !
    C’est plus ou moins dit qu’il dessine très vite, mais sais-tu combien de temps il lui a fallu pour réaliser de a à z cette page 3 du Tome 3 par exemple ?
    Car moi, pour faire une page il me faut bien une semaine, voire plus (et mon travail est tellement loin de ce niveau…). Je crois que je deviens obsédée par le temps ! Y’a pas assez d’heure dans une journée !
    En tout cas, si un jour j’arrive à faire ce métier, ça serait tellement bon !
    Encore une fois, vivement ta formation BD 🙂

    PS : je pense qu’il y a un problème avec les liens des sites de Thierry (les adresses sont bonnes, mais quand on clique dessus ils amènent à la page d’accueil du blog).

    • Photo du profil de Pit Pit dit :

      Je pense que ça varie d’une planche à l’autre, mais je ne veux pas parler à sa place.
      Peut être qu’en passant sur l’article il pourra te répondre.
      Je vais aller lui demander.
      (perso je dirai un jour ou deux du découpage au crayonné fini, et 3h ou 4h pour la colorisation d’une planche, mais je peux me tromper).

      Pour la formation BD je suis en discussion avec mon ami Arnaud Toulon pour savoir s’il sera disponible en septembre, car on vient de lui proposer un gros contrat.
      Mais encore une fois, s’il n’est pas dispo, je m’y collerai à la place de réouvrir les classes de dessin.club qui me prennent pas mal de temps je dois l’avouer.

      Pour les liens je vais investiguer. Bizarre cette redirection. Ça doit être un problème d’extension, je vais voir.

  7. Zoé dit :

    Bon ben ça m’a un peu redonné confiance ^^
    Quel artiste !

  8. Bastien dit :

    Bonjour ! Super article tout d’abord ! En revanche j’ai une question qui s’en éloigne totalement et qui m’inquiète un peu.
    Cela fait 2-3ans que je dessine, mais étant donné que je n’ai pas pu pratiquer assez jusqu’a aujourd’hui je suis loin d’avoir un bon niveau. Et mon problème est que je n’arrive pas à imaginer et poser sur papier des choses que je veux dessiner. Est-ce que cette sorte de « créativité » peut venir avec la pratique ? Sachant que pour le moment je me contente de dessiner des choses avec des références..
    Je suis un peu inquiet étant donner que professionnellement je veux m’engager dans un milieu artistique.. (jeux vidéos)

    • Photo du profil de Pit Pit dit :

      Salut Bastien,
      oui le dessin d’imagination s’acquiert avec la pratique.
      Mais si tu poses la question c’est surement que tu n’as pas lu tous mes articles, ce que je t’encourage à faire avant de me poser des questions. 😉

  9. anabelle dit :

    je suis en se moment dans un projet de BD type manga perso ou peut être plus mais plus tard sauf que je ne sais pas comment faire un bon concept art de mes personnages ou de mes décors et sa me bloque un peux et j’aimerais beaucoup avoir quelque conseil si tu peux bien sur ^w^

  10. Mattis dit :

    Pit montre nous comment tu dessines dragon bal z

  11. elisabeth dit :

    merci pour cet article inspirant !! Je trouve toujours des pépites sur votre site!! Excellent!! bon cela m’encourage à continuer de dessiner dessiner dessiner et travailler aussi le scénario !!Merci encore pour cet article car je commençais à me décourager!!

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