Continuons notre tour d’horizon d’artistes avec aujourd’hui Bastien Donnier, bédéiste.
Vous êtes un habitué du forum et ce nom vous dit quelque chose? Normal, il s’agit de mon ami et élève Bastoche, qui a repris (ou devrais-je dire “ré-appris”) le dessin ici même il y a un peu plus de 2 ans!
Et il en a parcouru des kilomètres artistiques depuis! C’est avec grande fierté que je l’accueille sur le blog aujourd’hui. 🙂

 

 

 

Bastien, bonjour ! Merci de nous accorder du temps.

Bastien : Bonjour !

 

Aujourd’hui, nous nous retrouvons pour une interview un peu spéciale et pour laquelle nous sommes très enthousiastes. Autant le dire tout de suite, tu es un artiste et élève du blog.

Bastien : Oui et j’en suis très fier. J’en profite pour remercier Pit d’emblée. Je lui dois tout ce que je sais dans le dessin. Merci beaucoup l’ami !

 

Avant de rentrer dans le vif du sujet, on va faire ta « fiche d’état civil ». Habituellement, nous le faisons pour l’artiste invité, mais cette fois-ci, je vais te laisser te présenter tout seul.

Bastien : Je suis donc Bastien Donnier (Bastoche sur le blog), né le 04.03.1980 à Genève. J’ai fait un apprentissage d’électronicien, puis un diplôme d’ingénieur en programmation informatique. J’ai donc fait carrière dans l’informatique avant de revenir en courant vers le dessin de manière autodidacte.

 

 

Peux-tu nous dire quels furent tes premiers contacts avec l’univers artistique ? Dans ton entourage, des personnes ont un intérêt certain pour l’art ou il n’y a que toi ?

Bastien : Je dessinais régulièrement étant enfant. Je faisais déjà beaucoup de bandes dessinées, notamment avec un ami d’enfance. Il n’y a pas vraiment d’autre dessinateur ou peintre dans la famille, mais beaucoup de musiciens par contre.

 

Cela fait maintenant 2 ans ou 2 ans et demi que l’on se connaît ; depuis ton inscription sur le blog pour dire vrai. Peux-tu nous expliquer comment se sont déroulés ton parcours, ton apprentissage ? Quels sont les éléments qui t’ont le plus aidé dans ton parcours jusqu’à aujourd’hui ?

Bastien : À partir de mes 12 ans environ, je me suis arrêté complètement de dessiner. C’est l’âge où plus personne ne vous félicite quand vous présentez vos petits gribouillis d’enfants.

J’ai changé de voie pour m’égarer dans l’informatique, surtout pour des raisons culturelles et financières. Je trouvais plus facile d’annoncer à tout le monde que je me lançais dans l’informatique, que je voulais être ingénieur, plutôt que dessinateur. Même si mon entourage a toujours respecté mes choix.

Je crois que, comme beaucoup de monde, je voyais le dessin comme un hobby, un truc pas sérieux. Pourtant j’ai toujours eu ça dans le sang, mais j’ai fait l’effort de le mettre de côté et de bien enfouir cette passion au fond de ma tête.

J’ai donc fait une carrière, plutôt bonne, dans l’informatique jusqu’à mes 35 ans. Grâce au destin, j’ai développé une grosse hernie discale cette année-là (merci destin !), certainement due à une mauvaise position assise prolongée. C’était le paradis ; je ne pouvais plus faire de sport et cerise sur le gâteau, je devais rester souvent à la maison pour regarder mes jeunes enfants dormir. Il me fallait trouver un hobby solitaire que je pouvais exercer assis (ou couché) et chez moi et qui ne fasse pas trop de bruit.

J’ai essayé, pour voir, de timidement toucher un crayon… et là c’était l’explosion ! Je me suis fait complètement happer par cette passion, beaucoup trop longtemps mise de côté. Bon sang ! J’étais complètement nul, mais ça n’avait pas d’importance. Il fallait que je dessine.

À ce moment-là et au hasard de l’Internet, je suis tombé sur Pit. Je me suis tout de suite méfié de ce type qui, tel Gollum, affirmait connaître le chemin et m’indiquait par où passer pour progresser. Non sans réticence, je me suis surpris à faire confiance à cet inconnu qui semblait savoir quoi faire de ma marge de progression époustouflante.

Dès lors, je me suis mis à dessiner, avec joie, à chaque fois que je le pouvais (c’est-à-dire essentiellement la nuit) jusqu’à me faire, avec joie, une tendinite au bras et une capsulite à l’épaule. J’ai compris qu’il fallait que je gère un peu mieux ma passion et que je place ma joie dans de meilleures situations.

J’ai donc voulu réduire un peu mon temps de travail alimentaire pour faire de la place au dessin et trouver un meilleur équilibre. Mon employeur était d’accord et m’a viré. Cela a forcé l’opportunité, que je n’aurais certainement pas osé prendre, de travailler à plein temps pour le dessin.

 

 

 

Comme Cyril Rolando, ton parcours est donc assez original.

Quel est ton univers et est-ce qu’il y a des artistes qui t’inspirent plus spécialement ?

Bastien : Mes inspirations sont Rosinski, Guarnido, Meyer, Gotlib, Trondheim entre autres.

 

Tu serais capable de nous expliquer ta passion pour la BD ? Pourquoi ce monde et pas un autre ?

Bastien : C’est un truc que j’ai en moi. Tout le monde m’a déconseillé de faire ce métier dont les conditions sont réellement très difficiles. À chaque fois que j’en parlais à une personne du milieu, elle me disait de ne pas faire ce métier.

Alors j’ai baissé la visière et j’ai foncé.

 

Peux-tu nous parler de ton projet BD ?  Comment a débuté cette aventure artistique et professionnelle ? Tu as un kickstarter ?

Bastien : Aaaaahhhh, mais avec grand plaisir ! Puisque vous insistez, j’accepte !

Dès que je me suis remis au dessin, je savais que je voulais faire de la BD. Je me suis donc un peu intéressé au monde de l’édition, à la situation insolite et grandiose des auteurs de BD et aux moyens d’en faire partie.

C’est là que j’ai rencontré un vieux gribou du milieu de la BD que je ne nommerai pas pour respecter sa vie privée. Philippe Nihoul avait un projet sur un site participatif sur lequel j’avais investi quelques pièces et nous avions échangé quelques mots à cette occasion.

Nos humours tordus respectifs semblaient compatibles et nous nous sommes plutôt bien entendus. Afin que je lui lâche un peu la jambe du pantalon, ce fourbe me propose de reprendre une série en cours, dont le dessinateur est parti pour des raisons personnelles.

C’était vraiment une très belle opportunité pour moi, mais il fallait se coller au style du dessinateur précédent et c’est loin d’être une chose facile. J’ai mis un an environ pour avoir un résultat acceptable, à tout recommencer encore et encore et retravailler ce qui ne jouait pas. Une éternité, surtout quand votre scénariste est déjà très vieux et que son horloge biologique lui met la pression.

Le style de l’album (thriller, aventure, humour décalé) et de dessin (ligne claire punk) en fait un truc difficilement sélectionnable par les maisons d’éditions, ce qui d’ailleurs révolte les auteurs d’albums de type thriller, aventure, humour décalé et ligne claire punk. Nous avons donc décidé de proposer le projet sur un site participatif (sandawe).

 

Quel est ton processus artistique ? As-tu des rituels ? Des outils que tu aimes particulièrement ? En somme, peux-tu nous parler de ton quotidien d’artiste ?

Bastien : Je me suis installé un studio de dessin dans ma cave. Il fait frais, humide et sombre, c’est tout ce qu’il faut pour garder une santé de fer et un moral d’acier. Je bois environ un hectolitre de café par jour, mais c’est surtout pour avoir un peu de vitamines.

Au niveau des outils, j’aime particulièrement mes enfants qui me rappellent automatiquement que j’ai une vie en dehors du dessin, lorsque je m’oublie et que je dessine un peu trop. C’est assez cher, mais très pratique. Si vous voulez vous lancer dans le dessin, tâche chronophage par excellence, je vous conseille donc tout d’abord de faire des enfants.

Pour ce qui est d’avoir une critique constructive de vos œuvres, ainsi qu’une bonne jauge de l’intérêt potentiel du chaland, je vous conseille d’acheter une femme. De préférence qui ne sache pas dessiner. Et un truc pas trop mal devient soudainement un truc très moche.

Rien de tel pour rester humble.

 

 

Est-ce qu’il t’arrive de douter de tes capacités ? Et comment fais-tu pour te ressaisir ?

Quelles sont les difficultés que tu rencontres dans ton quotidien ?

Bastien : Non je ne doute pas de mes capacités. Ni de celles de n’importe qui d’ailleurs. Je suis persuadé que tout le monde peut progresser  en travaillant et en arrêtant de douter de ses capacités.

Par contre je ne suis que rarement satisfait de mon travail. Et j’ai régulièrement des coups de mou dans l’autodiscipline. Il m’arrive de me flanquer une gifle et de pousser des cris de Viking pour me motiver. Une bonne buellée devant le miroir et je redescends à la table à dessin, prêt à en découdre.

 

Cet été, nous avions interviewé l’illustratrice et scénariste de BD/Manga Jenny. Nous lui avions demandé si elle avait une préférence pour une de ses réalisations. Et toi, est-ce qu’il y a une de tes créations que tu aimes particulièrement ?

Bastien : Oui il y a une des premières cases de la page 1 que j’aime particulièrement. Après des mois de travail, de croquis, d’études de personnages, à travailler mon trait et recopier les scènes de tomes précédents, croyant être fin prêt, Philippe me donne le scénario du tome à réaliser. Je lis le début et je tombe sur :

« Grande case : Vue nocturne de la jungle. Fantomatiques, émergent les ruines d’une vieille cité maya, d’où provient la chanson jouée par un disque rayé, qui saute toujours au même endroit. »

Et je ne sais pas pourquoi, à ce moment-là, je me suis dit qu’il fallait que je travaille encore un peu avant de me lancer…

 

 

Des qualités nécessaires selon toi pour être bédéiste ?

Bastien : Tout d’abord, il faut aimer sucer des cailloux pour se nourrir. Savoir dessiner est un plus. Mais vos lecteurs vous pardonneront n’importe quelle erreur si vous avez de l’humour. Si vous n’en avez pas, il faudra travailler la perspective, l’anatomie, la mise en scène, la théorie des ombres et lumières et la théorie des couleurs.

Il faut être vraiment persévérant également et à défaut d’être persévérant, vous vous en sortirez tout de même si vous êtes têtu.

Entraînez-vous à dessiner tous les jours, tout et n’importe quoi. Ne passez pas trop de temps sur un dessin, mais faites des croquis de tout. Dans la BD il faut autant savoir dessiner un cheval au trot qu’une bouilloire au galop en passant par un vaisseau spatial à canons Gama enrichis au glucose.

 

D’autres projets en cours ou à venir que tu pourrais évoquer ici ?

Bastien : Non, que des petits projets alimentaires en dehors de ce projet de BD.

 

Dernière question. Quel(s) conseil(s) donnerais-tu à un futur dessinateur BD ou tout autre dessinateur qui débute ? Autre chose à rajouter ?

Bastien : Ne vous découragez pas, prenez le temps de bien faire et de comprendre les choses. Attaquez un truc à la fois pour mieux mémoriser et finalement progresser plus vite. Commencez avec un crayon et du papier, histoire de ne pas avoir à apprendre à utiliser le matériel en plus d’apprendre à dessiner.

Abandonnez l’idée de devenir un jour le dessinateur ultime qui n’existe pas. Ce sera tout ça de pression en moins à gérer.

Apprenez à apprécier le voyage plutôt que d’attendre une destination un peu floue qui n’arrive jamais réellement.

Si malgré mes humbles conseils vous ne savez toujours pas dessiner, cessez donc de suivre mes conseils. Et finalement, dites-vous bien qu’avec un peu de chance, un cheval complètement loupé peut faire un très joli chien.

 

 

Bastien, merci beaucoup !

Bastien : Merci beaucoup à vous. Et toute bonne continuation à tous les élèves et amateurs du blog ! Courage les amis ! Banzaï !