Savez-vous ce que les enfants d’environ 2 ans ont tous en commun ?
À partir du moment où ils cachent leurs yeux derrière leurs mains, ils se croient en sécurité : ils pensent qu’ils ne sont plus vus de personne, parce qu’ils n’ont pas encore assimilé que leur corps n’est pas celui des autres, et que ce qu’ils voient n’est pas ce que les autres voient.

C’est plutôt intéressant comme phénomène, voire amusant.
Mais quand on y pense, il n’y a pas vraiment à en rire, puisque même à l’âge adulte ce phénomène subsiste, sous une autre forme et à un autre stade.

Pas convaincus par ce que j’avance?
Et bien voici un cas très concret :
Prenons les apprentis dessinateurs par exemple.
Que croyez-vous qu’ils ont en commun ?

Pas le crayon, non. Ni même la gomme…
Non, en fait : Tout dessinateur qui débute va dessiner ce qu’il a devant lui, et c’est tout !
En effet, en général, les dessinateurs débutants pensent que ce qu’ils ne voient pas n’existe pas (ou en tout cas ils en donnent l’impression!).
Vu comme ça, on pourrait se dire que c’est normal: on dessine ce qu’on voit et basta! Pourquoi dessiner autre chose ?
Pourtant, tout néophyte qui s’habitue à dessiner ce qu’il ne voit pas (c’est-à-dire les parties cachées des objets) progresse BEAUCOUP plus vite que les autres.

Anticiper l’invisible est un des points fondamentaux qui différencient les débutants ou les copieurs, des dessinateurs expérimentés.
Dessiner ou projeter l’invisible nous permet d’aller bien au-delà dans notre compréhension et nous permet d’imaginer plus facilement les objets en trois dimensions, et donc de produire des dessins corrects et crédibles.

Pour développer cette compétence, il nous faut (je vous le donne en mille) comprendre la perspective !

 

La bonne vieille perspective

Bon heureusement pour nous, nul besoin d’avoir le niveau technique d’un architecte pour dessiner correctement des formes crédibles en perspective.
À force d’entraîner son œil, on s’en sort plutôt bien.
Avec la pratique on parvient à reconnaître un bon dessin d’un mauvais, sans forcément comprendre pourquoi et sans pouvoir forcément l’expliquer.

Cependant je trouve cela frustrant de ne pas être tout à fait maître de sa création, en sachant qu’il existe des moyens pour ne pas tout laisser au hasard.
Les heureux hasards sont toujours les bienvenus c’est sûr, mais j’apprécie bien plus lorsque le noyau de mon dessin paraît maîtrisé. Cela permet de ne pas perdre de temps à tâtonner parfois des heures en vain.

perspective-impossible-anatoly-konenko
dessin de perspective impossible (par Anatoly Konenko)

Enfin ce n’est que mon point de vue personnel, il n’engage que moi évidemment. Je suis bien plus satisfait de la réussite d’un dessin lorsque je sais que je le mérite.
Un bon dessin sans effort (ex : de la copie bête et méchante) ne m’a jamais vraiment donné satisfaction: peut-être à court terme quand je jouais l’artiste devant mes amis et ma famille, mais ce temps-là est révolu depuis bien longtemps.
Le fait d’avoir côtoyé de nombreux professionnels du dessin me conforte dans l’idée qu’il n’y a pas de moyens simples pour savoir bien dessiner.
Et la copie bête, bien qu’elle puisse servir au développement de l’observation du design 2D et des valeurs/couleurs, ne représentera jamais une fin en soi, car elle inhibe la liberté de décision artistique et toute sorte de créativité.
Je ne sais pas pour vous, mais je déteste les pilules magiques. Elles n’apportent rien d’autre que de la lassitude à terme. On peut se réjouir de la facilité un moment, mais ça ne dure jamais très longtemps.
C’est un peu comme finir un jeu vidéo en entrant des codes ou en cherchant la soluce : il n’y a rien de mieux pour se lasser du jeu instantanément.

 

La construction

Depuis le temps que je bassine tout le monde avec ça…

Enfin j’assume totalement mes propos cela dit, et je réitèrerais à l’infini s’il le fallait !
Prendre le temps de construire son dessin est FONDAMENTAL.
Un débutant devrait passer beaucoup plus de temps dans les premières étapes d’un dessin que dans les détails !
Vous avez vu j’ai souligné: beaucoup plus de temps.

À mes yeux, les débutants qui prennent leur temps pour construire sont ceux qui ont pris la bonne direction.
Ceux qui passent leur temps à copier et à détailler sont ceux qui n’évolueront jamais vraiment, qui ne trouveront probablement jamais leur style et ne seront jamais capables de dessiner d’imagination s’ils ne procèdent pas à certains changements dans leur façon de travailler.
Ça ne doit plus être un secret pour aucun lecteur de mon blog à présent… enfin j’espère 😀 (sinon j’appelle la police du dessin pour vous faire embarquer hein!).

Bien sûr on est tous passés par là, mais il est difficile d’en sortir.
La copie sera et restera toujours une limitation en l’état.
Je ne dis pas qu’elle ne sert à rien, encore une fois, car elle permet de développer une perception en 2 dimensions et participe au sens de l’observation.
Mais malheureusement, la copie est loin d’être suffisante pour nous aider à nous dépasser et à nous démarquer de la plupart des dessinateurs.
Voyez la copie comme des chaînes à vos chevilles.
Voyez la construction par des formes simples comme la clé qui vous permettra d’être enfin libre et d’inventer ce qui vous plaît à long terme.
Autant s’y coller maintenant et s’y tenir. Il n’est pas trop tard.

 

Comment dessiner l’invisible ?

Le principe est de dessiner la partie cachée d’un objet tout simplement, quitte à s’aider de la perspective.
Ne soyez pas avare de traits, car c’est pour la bonne cause.
Par exemple les objets posés sur cette table ont été dessinés entièrement pour visualiser leur contact avec la table.

pourquoi-dessiner-invisible
À votre avis, pourquoi les noeuds font partie de ces dessins que l’on a envie d’éviter à tout prix?
C’est parce qu’il est impératif de comprendre ce qu’il se passe en transparence (et de comprendre l’objet tout court d’ailleurs).
Le dessinateur qui copie bêtement ne pourra jamais visualiser et s’entraîner sainement. Tandis que le dessinateur qui observe et qui s’efforce de comprendre ce qu’il y a derrière l’objet (et ce qu’il y a hors champ), pourra non seulement visualiser, mais réinventer des formes plus ou moins complexes au fur et à mesure de ses expériences.

dessiner-un-noeud
Dessiner un noeud est tout sauf facile. C’est un très bon exercice pour dessiner l’invisible. Plus vous progressez, et plus vous pouvez vous amuser à observer des noeuds complexes.

Un bon entraînement consiste à prendre une photo et à décomposer tous les objets que l’on voit en formes simples en trois dimensions à l’aide d’un logiciel de dessin. De cette façon on s’entraîne non seulement à simplifier, mais aussi à déceler les erreurs de perspective.

Une fois que vous vous êtes habitué à faire cet exercice en mode “overdraw” (c’est-à-dire à dessiner par-dessus la photo), vous pouvez commencer à pratiquer à côté tout en observant la photo, ce qui fait vraiment la différence.
Mais la première étape est loin d’être inutile pour un vrai débutant.

 

Les références photos : bien ou pas bien ?

Il existe une différence entre la copie d’une photo et l’utilisation de référence.
Et c’est de cette différence que naît ce que j’appelle le dessin d’inspiration.
Souvent on me demande :
« Mais Pit, quand doit-on considérer qu’on fait de la copie bête et méchante plutôt que du dessin d’inspiration? Quelle est la limite entre les deux ? »

La réponse est simple:
Si on ne s’est posé aucune question, en restant le nez collé à sa référence, sans prendre aucun risque, il y a 99% de chances que tout ce qu’on ait fait jusqu’à présent n’ait été que de la vulgaire copie.

Le dessin d’inspiration est un mélange de dessin d’imagination et de dessin d’observation.
Vous avez dû le remarquer, il est toujours plus difficile d’inventer tout depuis rien. Notre cerveau n’est pas capable de dessiner une scène réaliste depuis le néant.
Autant faire son deuil concernant ce point précis, car il serait naïf de croire que l’on pourra y parvenir un jour. Adolescent je le croyais aussi, mais depuis le temps j’ai déchanté.
Dessiner d’imagination est possible, mais dessiner d’imagination avec un style ultra-réaliste n’est possible que si on a appris par coeur une image, ce qui devient donc du dessin de mémoire.

Les références photos ont toujours été les meilleures alliées des illustrateurs professionnels: ça ne doit être un tabou pour personne.
Utiliser des références photo sans copier bêtement, c’est le bien! C’est nécessaire pour apprendre continuellement et toujours progresser!

un modèle "presque "vivant :)
un modèle “presque” vivant 🙂

Je le rappelle, mais aucun humain n’est capable de dessiner de façon réaliste à partir de rien. Personne ne le peut ! Un dessin imaginé finira toujours un peu stylisé d’une manière ou d’une autre. Notre cerveau ne peut générer une image nette d’une scène réaliste. C’est tout simplement impossible. Aussi impossible d’ailleurs que de ne pas s’inspirer de la nature quand on dessine.
Évidemment, je ne dis pas ça pour casser les illusions des petits nouveaux, ce n’est pas mon genre (quoique :D). Enfin ce qui est sûr, c’est qu’une fois libérés de cette question, on accepte plus facilement de travailler d’après référence sans se sentir toujours jugé.

Je vous dis tout ça, car j’ai passé les 10 dernières années à observer la crème des artistes sur internet.
Je connais bien le débutant, mais je connais encore mieux les pratiques des professionnels.
En général, il ne me faut pas beaucoup de temps pour deviner si un dessin a été fait à partir d’une photo ou non.
Il est cependant plus difficile de trouver la limite entre un dessin d’inspiration (mélange entre dessin observation et imagination) et un dessin d’imagination pure, surtout lorsque le dessinateur est expérimenté.

Vous pourrez vous considérer comme un dessinateur expérimenté, à partir du moment où vous ne serez plus toujours le nez collé à votre référence photo.
Quand vous pourrez réinventer, ajuster, déformer un élément ou une perspective, vous saurez que vous avez atteint un niveau supérieur à la plupart des mortels.

 

Dessiner d’après la réalité ou d’après photos ?

C’est une question qui revient très souvent.
En fait, tout dépend du projet ou de l’entraînement que vous comptez entreprendre.

Avantages du dessin d’observation du monde réel :

– on voit toutes les subtilités de valeurs et de couleur, bien plus qu’en se servant d’un appareil photo.

– on apprend à faire avec le mouvement du vivant. Les choses ne sont pas statiques. Même les natures mortes se dessèchent, se fanent, ou pourrissent éventuellement. Cela nous oblige à travailler avec le facteur temps, qui nous pousse à progresser plus vite, et à ne pas passer trop de temps sur des fioritures.
Travailler en temps limité nous pousse à aller au plus simple, et c’est là qu’on apprend le plus !

– on est contraint par l’espace et l’environnement. Si on dessine à l’extérieur, on va devoir se préparer au temps ensoleillé ou pluvieux, se placer au bon endroit pour ne pas avoir toute la lumière dans les yeux, prendre une décision au niveau du cadrage. Et plus on prend de décisions et plus on est autonome et conscient de ce qui nous entoure. Tous ces facteurs externes nous conditionnent à devenir observateurs et à nous adapter au terrain.

Avantages du dessin d’après référence photo:

– travailler avec plusieurs photos devant nous peut décupler notre imagination.

– une photo permet de capturer un moment, un équilibre instable, ou de figer une scène dynamique qu’il aurait été impossible de travailler en temps réel.

– conserver des archives et construire une librairie d’images nous fait gagner énormément de temps. Avec internet il devient facile de trouver ce qu’il nous faut quand on sait bien chercher.

 

Les étapes intelligentes du dessin d’observation

Ces quatre étapes sont inconditionnelles. Vous les retrouverez quel que soit le dessin que vous commencez (autant pour du dessin d’imagination que pour du dessin d’observation).
Ce sont les principes de base qui nous permettent de simplifier n’importe quelle scène plus ou moins complexe. Il s’agit là d’une méthode infaillible pour tendre vers un dessin crédible. De plus, de cette manière, nous sommes capables d’aller au-delà de notre référence afin d’achever une scène unique en améliorant la lisibilité et en renforçant la structure .

1/Réflexion
2/Simplification
3/Subdivision
4/Détails

00-ref
1ere étape: quand j’observe ma référence ou n’importe quelle scène visuelle, je me concentre sur la perspective. Où est ma ligne de vision?
01-trouver-ligne-de-vision
Je trouve ma ligne de vision en m’aidant des lignes de fuite que j’ai trouvées sur un des objets. Plus ces lignes de fuite sont écartées et mieux c’est. Dans ce cas, et pour des raisons de démonstration, j’ai choisi deux fuyantes qui se coupaient dans le champ de vision. À partir de cette intersection, je trace une horizontale, et j’obtiens ma ligne de vision. Attention: c’est parce que je sais que le bâtiment est droit et ancré au sol que je peux en déduire la ligne de vision. Si l’objet était bancal, ou que l’observateur n’avait pas le regard horizontal, la ligne de vision n’aurait pas été la même que l’horizon de l’objet.
02-dessiner-invisible-simplification
2e étape: je simplifie les formes par des cylindres et des parallélépipèdes. Pour cette scène c’est assez facile, car toutes les fuyantes finissent sur la ligne de vision. C’est grâce à cette simplification qu’on peut se rendre compte que le château n’est pas si difficile à comprendre. Je me force à représenter les parties des formes qu’on ne voit pas.
03-simplification
3e étape: la quête continue… j’efface les parties non visibles et je simplifie les autres éléments. Attention: pour des raisons de démonstration, je dessine par dessus la photo, mais ce que je veux par-dessus tout c’est que vous compreniez ce qui se passe dans ma tête lorsque je simplifie. Dessiner par dessus une photo peut être recommandé pour les débutants à des fins de compréhension, mais je ne recommande absolument pas ça pour les amateurs. Si vous avez déjà un petit niveau, il est plus judicieux de faire un dessin à côté, en gardant un oeil sur la scène: là repose le véritable intérêt du dessin d’observation.
04-subdiviser
4e étape: je subdivise les détails des architectures en perspective. Je m’aide toujours des diagonales pour trouver le milieu des formes.
05-detailler
Je détaille ensuite les structures. Petit à petit je me détache de la référence pour en faire quelque chose de différent et de nouveau. Je garde certains détails, et j’en enlève d’autres. En tant qu’artiste c’est à nous de choisir ce que l’on préserve et ce que l’on peut ajouter. C’est aussi de cette manière que notre style naît. On interprète la scène visuelle pour nous l’approprier et la déformer à notre bon vouloir.

À partir de cette étape, vous pouvez commencer le rendu des valeurs (ombre, lumière, etc).
Ces étapes du dessin sont valables et applicables pour tous les sujets, autant pour le vivant que pour la nature morte.
Ce travail d’observation et de visualisation des formes est la base de notre discipline. Plus vous vous entraînez à visualiser, et plus vous aurez des facilités en tant que dessinateurs.
Faites l’effort chaque jour de prendre le temps d’observer autour de vous, à long terme vous serez récompensé! ce n’est jamais un travail vain.

 

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